"La ténacité comme mode de vie"

 

Je suis venu au monde avec une rétinite pigmentaire, ce qui m’a valu de détenir dès l’âge de dix-huit ans mon certificat de cécité légale, mon diplôme d’aveugle”, lance en riant Jean Royer. “J’ai dû terminer mes études secondaires à l’Institut Louis-Braille où le contraste avec la permissivité du secteur public m’a paru épouvantablement restrictif Je me suis donc dépêché d’apprendre les rudiments du braille pour m’en aller le  plus vite possible gagner ma vie.

Les gens de l’Institut national canadien pour les aveugles (INCA) m’ont trouvé un emploi dans une cafétéria, où, pour un salaire de crève-faim, je faisais le même travail qu’un voyant, mais à moitié prix. Je trouvais ça tellement injuste, qu’au bout d’un an j’ai fini par jeter un plateau au visage de mon patron et je suis revenu à Granby dans ma ville natale.

A mon retour, j’ai décidé d’avouer ma cécité; j’avais toujours été complexé de ma déficience visuelle et je tenais à la dissimuler pour avoir l’air comme tout le monde, ce qui ne faisait en fait qu’augmenter la pression psychologique et grossir le handicap. J’ai vivoté de projet en projet jusqu’à ce que je me décide à aller me chercher une vraie formation à l’université où j’ai obtenu en 1977 un Bac en psychosociologie de la communication. Malgré cela, personne n’a voulu de moi sur le marché du travail, un aveugle dans le milieu des affaires sociales, c’était plutôt mal vu. J’ai donc choisi d’ouvrir un cabinet de consultation en psychologie pour y pratiquer la relation d’aide. Je me suis fait connaître par l’intermédiaire de chroniques à la radio et à la télévision, et avec le temps mon cabinet s’est mis à marcher rondement. Je recevais une quarantaine de clients par semaine sans jamais prendre de vacances, ma culture de personne handicapée me poussant sans cesse à me dire que je devais me battre, ne jamais lâcher prise, être fort...

A l’occasion d’une visite de courtoisie chez mon médecin, il diagnostique un cancer et me donne six mois à vivre! Cette terrible nouvelle fut encore bien pire à prendre que ma cécité Je me demandais sérieusement s’il valait la peine d’entamer le traitement et j’ai finalement résolu de tenter ma chance. La chimiothérapie me rendant nerveusement malade, j’ai fermé mon cabinet, mais il me fallait une motivation pour m’accrocher à la vie. Je l’ai trouvé en débutant une maîtrise à l’UQAM. J’avais avisé mes professeurs de ne pas trop se préoccuper de mes fréquents évanouissements et de venir simplement me réveiller à la fin des cours, mon magnétophone, lui, continuant à fonctionner. Cette période fut pour moi une grande révélation, un moment d’intense plaisir intellectuel où je me découvrais des capacités insoupçonnées.

La chimiothérapie m’ayant fait perdre mon reste de vision, ma cécité devint complète et une instructrice de l’Institut Nazareth et Louis-Braille (INLB) connaissant l’existence de la Fondation Mira me proposa alors d’essayer un chien-guide; curieusement, je n’y avais jamais pensé auparavant. Lorsque j’ai reçu Catherine, ma première chienne-guide, j’ai vécu un véritable moment de magie. J’étais tellement ému, je disais merci à tout le monde, merci de me permettre de vivre encore un peu plus, de faire un autre bout de chemin dans la vie. Catherine a changé toute mon existence. J’ai retrouvé mon indépendance, j’ai oublié le cauchemar des déplacements fastidieux (je restais tout le temps coincé dans les portes tournantes de l’université), et j’ai gagné tellement de temps dans mes trajets! Mais ce qui m’a le plus surpris, c’est que les gens venaient spontanément m’adresser la parole, chose qu’ils ne faisaient pas avant. J’ai alors pleinement réalisé à quel point le chien-guide était pour nous un outil d’intégration sociale, un outil de communication. J’ai fini par passer au travers de la maladie et j’ai réalisé que ce n’était pas si grave d’être privé de la vue. Cette cécité, que j’avais transportée toute ma vie comme un fardeau, faisait maintenant partie intégrante de ma personnalité et je me suis enfin débarrassé des complexes de gêne et d’infériorité qui m’étouffaient depuis toujours. Aujourd’hui, beaucoup d’aveugles vivent encore redus chez eux et inactifs; c’est une population qui vit cachée, tenaillée par la honte.

Alors, quand je vois un jeune qui vient chercher un chien-guide à la Fondation Mira, je lui demande: Qu’est-ce que tu vas faire avec ça? Ce n’est pas pour rester renfermé qu’on te donne un chien. Sors, bouge, vis, passe à l’action et taille—toi une place!”


retour à la page des articles