"UN DON QUI VIENT DU CŒUR"

par Valérie Bergeron

 

Atteint de cécité, Jean Royer n’a pas pour autant froid aux yeux.  Quoi qu’il entreprenne, il arrive toujours à ses fins.

Jean Royer, psychosociologue de formation, est aussi le fondateur d’un projet unique au monde.  De plus, il est un voyageur ou peut-être même un aventurier.  Sans doute se considère-t-il comme étant un survivant  mais tout le monde sait qu’il est en fait un bon vivant. 

A priori, sans doute vous dites-vous que rien n’est particulièrement différent ou remarquable chez cet homme ?  Après tout, les projets uniques abondent et ne sont plus la mire de tous les grands quotidiens.  De plus, les voyages sont maintenant accessibles à tous et chacun d’eux pourrait faire l’objet d’un récit d’aventures plus ou moins intéressantes…  Mais que feriez-vous si vous deviez affronter les plaisirs et les petites contraintes du quotidien sans l’usage de vos yeux?  Pour une personne atteinte de cécité, le seul fait de vivre dans un monde adapté pour les voyants fait de chaque journée une succession de réussites.  Aujourd’hui, grâce à sa ténacité, sa foi en lui et son grand sens de l’humour, Jean Royer, en plus d’accomplir de grandes choses, fait le bonheur de tout son entourage et bien plus encore, il est un modèle de persévérance pour des gens qu’il ne connaît même pas.

Atteint d’une rétinite pigmentaire, une maladie congénitale héréditaire, Jean Royer subit, au cours des ans, une dégénérescence de la rétine.  À l’âge de dix-huit ans, il a droit à ce qu’il appelle en riant « son diplôme officiel de la cécité ».  Il se rend donc à l’Institut Nazareth et Louis Braille, à Longueil, pour apprendre le braille et pour apprivoiser son handicap.

Durant toutes les années 1970, ne s’arrêtant devant rien, il s’envol tantôt vers la Grande-Bretagne, tantôt vers la France et la Suisse.  Comme sa vue lui permet encore, à ce moment, de distinguer des ombres et la lumière, il peut apprécier la splendeur de ces pays européens.

Encore en avril dernier, un guide privé lui faisait visiter les vestiges du Portugal, où il a humé l’odeur humide des temples, touché les murs terreux des châteaux, entendu le silence douloureux qui hante ces cellules reconnues…  « C’était fantastique, les saveurs, les odeurs, le folklore… ».  Il y a de quoi l’envier quand il parle de tous ces détails qui, à l’écouter n’en sont pas vraiment, mais plutôt des trésors que les yeux empêchent de voir…

Par ailleurs, l’orgueil et le sens du défit de Jean le pousse à faire des trucs hors du commun.  Un jour, son ami et ex-journaliste Gaétan Girouard le confronte à ses propres limites et lui propose de sauter en parachute.  C’est ainsi que, contre son gré mais guidé par son orgueil, Jean Royer se retrouve à l’aéroport de Bromont pour sauter en tandem avec un professionnel, à plus de 15 000 pieds d’altitude, dont 10 000 pieds de chute libre.  « L’émotion est très forte, explique-t-il.  Avant que le parachute ouvre, un tas de questions te viennent à l’esprit… »  surtout que, juste avant lui, un parachutiste a dû se servir de son parachute de sécurité !  N’empêche, Royer saute et devient le premier Canadien non-voyant à se faire aller les joues dans le vent en pratiquant ce sport extrême.

Plus tard, un nouveau projet mijote : une course automobile ayant pour pilotes des non-voyants et différentes personnalités connues pour co-pilotes.  Royer fait donc appel à plusieurs amies et amis pour concrétiser son projet, dont Gaétan Girouard, porte-parole, à l’époque, de la Ville de Granby.  Ce dernier met Royer en contact avec des personnalités connues et l’aide à promouvoir le projet par le biais des médias.  Finalement, Girouard devient le porte-parole officiel du Défi Vision.  En 1988, à l’autodrome de Granby, se déroule un première mondiale : une course automobile de personnes aveugles.  « Les propriétaires des lieux n’étaient pas chauds à l’idée, à cause des nombreux risques d’accident, mais lorsqu’ils ont vu la réaction de la population, ils ont vite changé d’avis. », se rappelle Jean Royer.  Tous les médias américains y étaient.  Cette année, à la mi-juin, l’autodrome de Granby présentera la 15ème édition du Défi Vision, où participeront pour une énième fois Roy Dupuis, Anthony Kavanagh, Jean-René Dufort, Jocelyne Cazin et plusieurs autres.  Il va s’en dire que cet événement fait aujourd’hui parler de lui au quatre coins du globe.

Mais ce n’est pas sans peine que cet homme a traversé ses petits et grands succès.  En effet,  la plus grande réussite de Jean Royer est celle d’avoir survécu.  En 1983, un cancer faillit lui enlever la vie.  Malgré cela, il est resté fort et comprend aujourd’hui que cette épreuve lui a permit de prendre conscience de sa fragilité et de toutes les possibilités que la vie lui offre.  « La pire cochonnerie de ma vie est pourtant la plus belle chose qui me soit arrivée, dit-il, elle m’a permis de prendre connaissance de moi-même et de mes possibilités.  Et il ajoute, j’avais le goût de vivre. »

Ainsi Jean Royer fut le fondateur du Club des jeunes naturalistes à Granby, où il s’impliqua pendant 10 ans.  Ils fut chargé de cours à l’Université de Montréal, en Intégration sociale des personnes handicapées pendant deux ans et demi, président des étudiants handicapés du Québec et président des aveugles et amblyopes du Québec.  Pour orner le tout, il est présentement responsable du financement et des relations publiques pour la Fondation Mira depuis 15 ans.  Depuis peu, il a repris le métier de psychosociologue pour venir en aide à des personnes souffrant d’anorexie et prévoit partir pour la Suisse dans les semaines à venir.  D’autre part, Royer a déjà planté à peu près six cents arbres rares et de toutes sortes derrière sa maison de Granby et prévoit aménager un immense jardin de parfums, question de faire ressortir le petit botaniste en lui.  Ainsi, le psychosociologue réalisera un rêve de plus.  « Je suis dans mon élément », conclut-il.

Pour quelqu’un qui aurait toutes les raisons du monde de rêver à l’impossible, Jean Royer n’espère rien de plus qu’un environnement sain, de bons amis et quelques aventures outre-mer.  Il a peut-être perdu la vue, mais il a développé un véritable don du cœur qu’il partage naturellement, bien au delà des épreuves que la vie propose, celui d’apprécier ce que la vie lui offre et d’en goûter chaque minute.

 

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